Hier il y avait du monde et beaucoup de champagne au Vaisseau. L'appartement était rempli de désir ; et moi, comme d'habitude, de convoitise. Des lèvres déjà embrassées. Des lèvres vierges de ma morve. Celui qui est arrivé sur le tard et qui est resté un moment quand les derniers convives se sont rués dans les taxis, cela faisait des lustres que nous n'avions pu discuter en tête-à-tête, je ne me suis pas assis sur la chaise de l'autre côté du comptoir comme de coutume, j'étais debout à côté de lui, nous rattrapions les évènements des semaines passées et la soirée qui venait de se dérouler et je me suis surpris à sentir un picotement, un courant d'adrénaline me parcourant le ventre, je hochais la tête en l'écoutant, obnubilé par ses lèvres, ses lèvres déjà embrassées, je me suis surpris à vouloir énormément les embrasser, réduire à néant la distance qui les éloignaient des miennes. Plus tôt, accroupis sur le parquet du studio, deux d'entre-eux se sont mangés la bouche. Deux paires de lèvres déjà embrassées, l'une encore convoitée. L'annihilation de l'espace entre leurs bouches était prévisible, prévu même, ce flottement m'agaçait profondément autant que m'a ravagé la concrétisation de leurs soupçons. Les sept bouteilles de champagne étaient rincées, j'ai abjuré ma promesse, j'ai terminé au whiskey. Ma promesse de fuir les alcools forts, reniée, pour un carnaval de lèvres charnues, luisantes, ardentes, tendues, froides, pincées, majoritairement déjà embrassées. Liquide pour étancher ma soif des salives qui s'échangent, farandole, narguant, mes carences, pitoyablement, sous mon nez. Rien non plus pour le nez.