Je te l'ai dit. Ces mots ont surgi de la douleur, évidemment, de cette douleur que j'ai essayé de verrouiller pendant des mois, sur la route, de cette douleur de la conscience tardive, trop tard sans doute, trop loin aussi. Mais je te l'ai dit. Un sumo étalé sur ma poitrine s'est relevé, comme si. Je te le dis et je me sens léger parce que je n'ai jamais été heureux de le dire. Il n'y a plus de distance, plus d'océans. Je t'aime, tu essaimes. Tu me dis que tu ne sais pas, tu as du mal à me croire. Comment pourrais-je t'en vouloir ? Dans cette chambre exigüe où j'emménage dans quelques jours, mes amis assistent à la métamorphose, éberlués : je plane : un sourire long de dix fuseaux horaires me défigure. Oui, je dois vivre, je sais. Je vais vivre. Au club je virevolte. On me paie à boire, l'alcool se diffuse comme un poison, je n'ai pas envie d'être là, plus envie d'être entouré de ces bardaches bas-de-gamme, de ces pintades écervelées, des mains grasses du sale type qui pose ses mains derrière mon cou, je l'éjecte. Je sais tes mains, elles sont belles, notre point commun. Je sais tes mains sur mon corps, ton doigt dans ma bouche, tes phalanges en moi ; je ne veux plus que ces mains, ce contact-là. Réserver la sueur à l'espace infime entre nos peaux, qu'elle ne perle pas bêtement à mon front, dans le faisceau des lasers, qu'elle ne s'évapore pas en illusion, comme si. J'ai beau essuyer du revers de la main, la sueur perle à nouveau, pour rien. Je quitte le club en titubant, envahi de dégoût ; je n'ai pratiquement rien mangé en une semaine ; d'autres éléments de notre conversation succèdent à ceux qui m'ont anesthésié un peu plus tôt, références à l'autre, termes prudents et embarras, tu ne sais que faire de mon amour ; j'atterris brutalement. Un oiseau encastré dans un pare-brise, comme si. Tu aimes, j'SM. Je marche vite dans les rues pour semer l'arrière-goût de malédiction. L'aube se lève sur des poubelles renversées, le ballet des rats obèses, dans l'arrière-cour de l'auberge de jeunesse, là où mes jambes ont flanché, où les digues ont cédé. Tu dis : ce ne sont que des mots. Là encore, ce ne sont que des mots, mais de toutes mes fictions la plus belle reste à écrire : la nôtre. Je te l'ai dit. Et je te le redis après que je me suis branlé sous la douche.
06 décembre 2010
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