16 février 2010

Amour de ma vie,

Instructions à mon corps demandant.

(1) Je ne veux plus voir J. d'ici à mon départ. J'ai compris l'autre jour qu'à mon retour il sera passé à autre chose, que ce ne sera plus pareil et que je n'aurais été, au mieux, que ce tremplin lui permettant d'accéder à des sphères sociales où il fera des ravages. J'ai compris l'autre soir que j'attendais de lui, même si je me convainc du contraire, un supplément d'attention, une étincelle similaire à celles qui se produisirent à plusieurs occasions lors de fêtes bien arrosées, mais c'était cela en fin de compte, le pêché, je n'ai été que le terrain occasionnel, circonstanciel de dérapages alcoolisés, j'ai compris l'autre soir que j'attendais ces dérapages, prêt à reprendre à l'endroit où l'on s'était arrêtés.

Je m'en doutais déjà au Nouvel An, quand il venait me chercher, quand il se rapprochait pour m'embrasser, lui, sa bouche, sans que je fisse le moindre signe, de lui-même il venait m'embrasser, goulûment, nos bouches se mariant à la perfection, nos lèvres instinctivement soudées, jusqu'à ce que je l'interrompe, lui demandant dans un sourire résigné Et demain tu auras oublié, n'est-ce pas, il a gloussé, je crois, il a répondu Bah oui, comme une évidence, comme s'il ne pouvait supporter ce qu'il faisait qu'en ayant l'assurance d'avoir le lendemain un gros trou noir posé là comme un pavé dans la mare.

Sans me départir de ce sourire, je l'ai doucement repoussé contre le mur et je me suis éloigné.

Danser dans le salon,
sans doute
ou me fritter avec
une lesbienne
qui me provoquait
celle qui a foutu sa merde
qui a causé toutes les embrouilles
à cette fête
qui s'est terminée
brusquement
dans du verre cassé
le verre de la fenêtre de la porte de la salle de bain
traversée par le coude
de L.
que j'ai accompagné
à l'hôpital Begin
juste en face
à quatre heures du matin
et je me suis souvenu.

Cette amitié à laquelle je tiens évidemment plus qu'à un flirt sporadique, n'aurait pas eu lieu si je ne l'avais pas décidé ainsi. L'amitié est souvent une question de décision, surtout dans le milieu assez hostile et vaporeux de la nuit où les rencontres sont potentiellement légion ; l'amitié résultant parfois d'une drague à un niveau plus accessible, lui semblait à peine remarquer mon existence, mais j'allais le voir, j'allais discuter, j'allais crocheter des atomes, nous nous étions déjà rencontrés une fois, un an plus tôt, quand il sortait avec D. et que celui-ci l'avait présenté à mon anniversaire, je n'avais pas eu l'occasion de causer un brin avec lui, j'avais pourtant envie de le connaître, après-coup. Son indifférence à mon égard ne fit que redoubler cette envie, car c'est souvent ça, faire ami-ami : un défi. J'avais décidé que nous serions amis.

(...)

Entre parenthèses,
tout un tas de choses
qu'il faudrait ajouter
que je n'afficherai pas
car j'en ai déjà trop dit

Cette position d'attente dans laquelle je me découvre, m'inculpe, je ne supporte pas, ça ne va pas chercher loin, ça ne demande pas grand-chose pourtant mais c'est déjà trop, quand on est amis : peut-être que ces amitiés dont on tire gloire de ne rien devoir qu'à soi, quand on fut seul à le vouloir à l'origine, sont viciées dès le départ, camouflant une malsaine embuscade ; il en serait alors de même avec L., J., F. ou encore A. à une époque... Toujours est-il que l'idée de m'être investi plus que de raison dans la naissance d'une relation avec lui, de lui avoir présenté des amis et que la mayonnaise eût pris, de l'avoir senti s'amuser et remonter la pente, m'avait rempli de joie, pour lui, et que tout cela fut réduit à néant après un an d'absence parce qu'en un an les choses changent, selon ses dires, me laboure le ventre. J'ai toujours écouté mon corps : c'est mon cerveau aux avant-postes. Et là, il m'exhorte de me protéger. Je ne veux plus voir J. si c'est pour être ravagé de déception. Il n'est jamais trop tôt pour anticiper.